7
Un bruit.
Il prêta une oreille attentive.
Des coups d’ongle.
Il attendit.
Rien. Plus rien.
Klimpton essaya de s’étirer, mais il n’y avait pas de place suffisante pour allonger ses jambes. Il se relaxa et tourna la tête de droite à gauche, se retenant pour ne pas grommeler afin de ne pas réveiller les autres.
— Quelle heure était-il ?
Les chiffres digitaux verts de sa montre indiquaient 23 h 40. C’était la nuit.
Il était impossible de distinguer le jour de la nuit, là, dans cette petite prison poussiéreuse.
Depuis combien de temps ? Dieu, depuis combien de temps étaient-ils là ? Deux jours ? Trois ? Une semaine ? Non, pas si longtemps. Si toutefois c’était le cas ? Le temps ne comptait guère quand aucune ombre ne bougeait.
Mais par quoi avait-il été réveillé ? Kevin avait-il hurlé dans son sommeil une fois de plus ? Quelle opinion avait l’enfant du monde des adultes maintenant ?
Klimpton sortit la petite lampe de la poche de sa chemise et l’alluma, en cachant de sa main le faible rayon. L’envie d’allumer la grosse lampe suspendue au portemanteau, juste au-dessus de sa tête, était grande, mais il ne fallait pas gaspiller les piles ; impossible de dire combien de temps ils allaient rester là. Il fallait économiser les bougies également.
Il braqua la lumière sur son fils ; le faible faisceau effleura ses yeux. Bien qu’il eût eu une nuit agitée, cela ne l’avait cependant pas empêché de plonger dans un sommeil apparemment profond. Kevin avait un visage apaisé, les lèvres légèrement entrouvertes ; seule une tache de poussière sur une joue prouvait que tout n’était pas tout à fait normal. Un léger mouvement du poignet et un autre visage apparut près de celui du jeune garçon, mais il était vieux, avec une peau grise et sèche comme du parchemin. La bouche de la grand-mère était également ouverte, mais il n’en émanait pas l’innocence sensuelle de celle de son fils. L’orifice – les lèvres étaient à peine perceptibles – était trop arrondi, la caverne, ainsi formée, trop noire et profonde. Chaque souffle semblait exhaler un peu plus de sa vie. Et, le visage tourné vers le sien, son fils aspirait cette vie qui s’échappait par à-coups, comme s’il ôtait doucement sa vie à sa grand-mère.
— Ian ? fit la femme de Klimpton d’une voix lointaine, ensommeillée.
Il tourna la lampe vers elle et elle ferma aussitôt ses yeux à peine entrouverts.
— Tout va bien, murmura-t-il. Il m’a semblé pourtant entendre un bruit dehors.
Elle se retourna et s’enfonça dans son sac de couchage.
— C’est probablement Cassie, marmonna-t-elle. Pauvre chienne.
Sian avait déjà replongé dans ses rêves avant même qu’il ait éteint la torche et il ne s’en étonna guère ; comme lui, elle avait eu un sommeil agité depuis qu’ils s’étaient réfugiés dans cet abri improvisé.
Ian Klimpton s’assit, l’oreille tendue, promenant son regard dans l’obscurité. Il y avait eu toutes sortes de bruits durant ces heures sombres ; un vacarme, au-dessus de leurs têtes, qui s’était stabilisé, des grondements de tonnerre lointains, des explosions éloignées qui secouaient encore ce qui restait de sa maison. Parfois il avait l’impression que les rames de métro roulaient encore sous les fondations, mais il savait que c’était impossible. Tout, en haut comme en bas, avait dû être détruit par les bombes. Et, de toute façon, les rames n’étaient plus électrifiées.
Grâce à lui, sa famille avait été sauvée. Sian s’était moquée lorsqu’il avait soigneusement étudié le fascicule de survie distribué par le ministère de l’Intérieur et lui-même s’était senti gêné d’y prêter attention. Néanmoins, il avait pris la chose au sérieux. Pas d’emblée, bien sûr. Sa première idée, quand le fascicule, glissé dans la boîte aux lettres, était tombé sur le paillasson, avait été d’y lancer un rapide coup d’œil avant de le jeter à la poubelle ; mais un je-ne-sais-quoi l’en avait empêché et il l’avait caché entre des livres dans son bureau. Il éprouvait la crainte, fondée, qu’un jour les instructions pourraient être utiles. Et, plus tard, la tension dans les pays du Golfe l’avait amené à le ressortir et à l’étudier plus attentivement.
Le fascicule conseillait à tous les propriétaires de trouver un abri protégé dans leur propre maison, une cave ou un placard sous les escaliers. La maison de Klimpton comportait les deux : sous les marches qui menaient au sous-sol, il y avait un placard. Aller jusqu’à blanchir les fenêtres de sa maison à la chaux aurait fait de lui la risée du voisinage, même quand la crise mondiale était sur le point d’éclater, mais il était facile de prendre des mesures internes à l’insu de tous. Par exemple conserver des seaux en plastique (dans un but sanitaire et également pour faire des provisions d’eau), emmagasiner des boîtes de conserve, pas en haut dans le garde-manger où tout disparaîtrait pour l’usage quotidien, mais dans la cave, sur une étagère où on les oublierait, à moins que (ou jusqu’à ce que) l’on en ait besoin. Garder des sacs de couchage avec des draps et des couvertures qui pourraient être utiles un jour et à portée de main en cas d’urgence. Avoir plus d’une torche – et d’une lampe – avec des piles. Des bougies. Des lamperons. Un poêle portatif. Une trousse de première urgence. Des magazines, des livres, des bandes dessinées pour Kevin. Du papier toilette. En fait, l’essentiel.
Un point, tout de même, restait à éclaircir : le remue-ménage sous les escaliers. Et un matelas en lambeaux descendu du grenier pour bloquer la porte du placard. Il se félicitait, également, d’avoir pensé à la vieille commode délabrée, délaissée dans un coin de la cave ; placée contre la porte, ce serait une protection supplémentaire, avec le matelas. Il n’avait pas condamné la lucarne de la cave dont le haut était au niveau de la rue et il n’avait pas eu le temps de le faire quand les sirènes avaient retenti dans le district. Mais il avait fait de son mieux pour sa famille, et ils avaient survécu au pire.
Peut-être aurait-il pu en faire davantage. Il aurait pu construire un abri en brique dans la cave. Empiler des sacs de sable contre les escaliers. Renforcer le plafond, remplir la baignoire et les éviers, construire des appentis plus solides contre les escaliers. Emmener toute sa famille en Écosse, dans les Highlands.
Non. Il avait accompli son devoir. Peu d’hommes en auraient fait plus. Et surtout, il était avec sa famille quand les bombes avaient explosé.
Klimpton faisait partie de la nouvelle génération d’hommes d’affaires. Son bureau était son seul cabinet de travail, l’ordinateur, son maître et son outil. Il lui suffisait d’appuyer sur quelques touches de son clavier pour entrer en contact avec la société qui l’employait, dans n’importe quelle partie du monde. Pas de tracasseries, pas de trajets, pas de ronds de jambe au patron. Il appréciait cette vie-là. Ainsi il voyait beaucoup plus Kevin.
Encore ces grattements.
Quelque part dans la cave.
Était-ce la chienne ? Cassie avait-elle pénétré dans la cave ?
Impossible. Klimpton avait dû empêcher l’animal de rentrer, malgré le désespoir de Kevin, car il n’était pas question de garder avec eux un animal. Par mesure d’hygiène
— Dieu du ciel, c’était déjà assez difficile sans un chien qui mettrait le bazar partout. De plus, il faudrait nourrir Cassie. Ils avaient dû endurer ses hurlements après l’explosion des bombes, puis ses gémissements, ses plaintes durant des jours et des jours, peut-être bien une semaine, avec Kevin, plus bouleversé par ses râles que par l’holocauste. Ils n’entendaient plus Cassie depuis longtemps et Klimpton se demandait si la chienne s’était réfugiée dans une autre partie de la maison, si toutefois il en demeurait une partie debout.
Ou bien était-elle affalée contre la porte de la cave, le museau contre la fissure, affaiblie, apeurée ? Morte ?
Peut-être était-elle sortie et essayait-elle de se faufiler par la fenêtre de la cave ?
Il remua les jambes en grommelant parce que ses os protestaient. Il ne pouvait dormir que droit ; il n’y avait pas de place allongée pour tous.
Ils étaient censés rester dans le refuge au moins quarante-huit heures et un peu plus longtemps à l’intérieur de la maison, de préférence à la cave ; deux semaines au moins, peut-être davantage. Les sirènes retentiraient de nouveau quand la situation serait redevenue normale.
Il pouvait se risquer à quitter le placard maintenant, il en avait la certitude. Ils avaient dû rester là au moins une semaine. L’odeur nauséabonde du seau en plastique, aspergé de désinfectant et couvert d’un sac en polyéthylène, les rendrait tous très vite malades.
Inutile de déranger les autres. Il lui suffisait d’entrouvrir la porte pour se glisser avec le seau. Le matelas, coincé contre la commode, pourrait former un tunnel de sortie. Une fois dehors, il pourrait vérifier si c’était la chienne.
Klimpton se dégagea de la couverture et alla à tâtons chercher la plus grande torche qu’il gardait à côté de lui. Sa main saisit la cheville osseuse de la grand-mère mais elle ne bougea pas. Elle était glacée bien qu’à l’intérieur du placard, il fasse chaud et humide. Elle refusait de se glisser dans un sac de couchage, déclarant qu’elle avait l’impression de dormir dans une camisole de force et ne pouvait respirer, engoncée de la sorte. Aussi, enveloppée dans une couverture, l’utilisait-elle comme matelas.
Il trouva la torche, alla chercher le seau en plastique avec son contenu (c’était embarrassant pour tous de s’accroupir sur cet objet devant les autres, même s’ils étaient de la même famille et s’ils détournaient la lumière de la lampe – l’obscurité ne pouvait couvrir les bruits ni étouffer les odeurs –, mais Klimpton refusait de céder, malgré leurs protestations, et ne permettait à personne de sortir du refuge). Le seau fut facile à trouver dans le noir – tout, pratiquement, était à portée de la main ; il le souleva par sa poignée en fil de fer, plissant le nez de dégoût.
Se tournant à moitié, Klimpton poussa la petite porte à sa droite ; seul le matelas, de l’autre côté, offrait quelque résistance. Il donna un coup d’épaule plus ferme contre le bois et le trou s’élargit.
Sian s’agita derrière lui.
— Ian ? fit-elle d’une voix à la fois lasse et inquiète.
— Tout va bien, rendors-toi. N’éveille pas les autres.
— Que fais-tu ?
— Je me débarrasse de ce putain de seau, murmura-t-il.
— Ce n’est pas dangereux ? N’est-ce pas trop tôt pour sortir ?
— On ne risque rien dans la cave. Du moment que je ne reste pas dehors très longtemps.
— Je t’en prie, sois prudent.
— Je te promets. Dors.
Il dut se faufiler de profil, la commode offrant une ouverture d’à peine plus de trente centimètres. Il poussa le seau devant lui.
Une fois parvenu dehors, au prix de quelques contorsions, il alluma la torche et attendit de ne plus être aveuglé par la lumière avant de continuer. Le matelas, formant un auvent mou et étroit, sentait le moisi. Klimpton préférait ne pas penser à ce qui devait grouiller à l’intérieur ; quel abri idéal pour ces petites créatures rampantes que ce grenier, durant tant d’années ! Le mélange des odeurs émanant du seau et du matelas lui souleva le cœur, mais l’odeur de son vomi aurait été une nuisance supplémentaire pour les autres. Klimpton ravala fortement son dégoût. Plus tôt il serait dans la cave qui offrait un espace relatif, mieux ce serait.
Il se demandait si la cave était restée intacte. Peut-être la maison entière s’était-elle écroulée, laissant le sous-sol à ciel ouvert. Exposé aux retombées. Stupide. Ils s’en seraient certainement rendu compte si c’était le cas. Tout avait été calme. Les grondements étaient lointains et le restaient. L’air était lourd et sentait le renfermé. Les vieilles demeures d’Islington étaient robustes, construites à une époque où briques et mortier n’étaient pas comptés. Les fondations étaient solides. Les murs étaient inébranlables. Il ne devait pas rester grand-chose de Londres, là-haut, mais Klimpton savait que, selon la trajectoire de l’explosion ou plutôt des explosions, les rangées de maisons formeraient un rempart. Sa maison, assez vaste, était située au centre d’une rangée de bâtisses de même style. Peut-être avait-il eu de la chance, à moins que la façade ou l’arrière n’aient été soufflés.
Avec un soupir de soulagement, il se libéra. Il poussa le seau le plus loin possible et se reposa un instant, ses épaules dégagées du couloir de protection. Pas très rassuré, il leva la torche, s’attendant au pire ; il s’attendait à voir la cave en ruine, le plafond affaissé, des décombres de tous côtés. Le ciel nocturne s’infiltrait-il ? Il se maudit en silence pour ne pas avoir suivi ce que la logique lui dictait. Le rayon de lumière confirma son raisonnement.
Le plafond, bien qu’il y manquât de larges fragments de plâtre, avait résisté à l’impact. Klimpton promena rapidement le faisceau dans la cave et s’arrêta quand il distingua une petite fenêtre. Des éboulis s’étaient engouffrés par la fenêtre, faisant tout voler en éclats, vitres et chambranle, et avaient formé une montagne de décombres. L’orifice était ainsi complètement obstrué, empêchant la poussière radioactive de s’infiltrer.
Se frayant un chemin à quatre pattes, il s’extirpa du tunnel et se mit debout, surpris d’être essoufflé après un effort aussi minime. Il payait toutes ces heures où il était resté cloîtré, sans bouger, dans une atmosphère confinée où ils avaient été contraints de respirer un air raréfié.
Et toujours ces grattements.
Il retint son souffle, dirigea sa torche jusqu’à un angle éloigné. Rien là-bas. Puis en bas du mur, tout le long. Une vieille bicyclette de Kevin, un tricycle — Appuyé contre le vélo, un fusil laser. La vieille machine à laver de Sian que des éboueurs avaient refusé d’emporter. Un ancien modèle de tourne-disque où l’on pouvait empiler huit disques, des lampes hors d’usage, poussiéreuses. Un autre recoin. Une lumière qui se reflétait dans un miroir sans cadre. Rien de plus. L’autre mur, qui ramenait vers les escaliers. Rien. Aucun bric-à-brac, aucun meuble au rebut, simplement... simplement... quelque chose qui ne devait pas y être.
Une ombre. Mais rien pour la provoquer,
Il immobilisa la lampe, scruta de plus près, et...
Des grattements au-dessus !
Des raclements frénétiques contre le bois.
Les escaliers. Cela venait du haut des escaliers.
Et puis un gémissement. Un gémissement plaintif, suppliant.
Klimpton respira lentement. Cassie l’avait entendu. La pauvre chienne essayait d’arriver jusqu’à lui. Il éclaira le haut de l’escalier et les raclements redoublèrent. Sans doute apercevait-elle la lumière sous la porte. Il fallait à tout prix la calmer avant qu’elle ne réveillât les autres.
Le plus doucement possible, Klimpton gravit l’escalier de bois, à la fois soulagé et déçu que Cassie soit encore vivante. Vivante, elle posait un problème.
Un petit jappement nerveux en le sentant approcher. Les coups de patte reprirent de plus belle. Quand sa tête fut au niveau du bas de la porte, il se pencha en avant, une main sur la marche supérieure, la bouche près de la fissure.
Au-dessous, une forme bougea dans l’ombre insolite.
— Cassie, dit-il doucement.
Il reçut, en réponse, un petit aboiement las.
— Gentille Cassie, fit-il d’un ton apaisant. Ne fais pas de bruit, tu es un bon chien.
Les gémissements, les supplications continuaient.
— Je sais, je sais, ma petite. Tu es effrayée, tu veux nous rejoindre. Mais je ne peux te faire rentrer, pas encore. Comprends, j’en ai envie, mais c’est impossible.
Il était pénible de l’abandonner et le désir d’ouvrir la porte était presque irrésistible. Il lui fallait pourtant être ferme, implacable. Les êtres humains étaient plus importants que les animaux. La chienne créerait trop de problèmes, les risques au point de vue hygiénique seraient trop grands. Cassie devenait de plus en plus nerveuse.
Une autre forme se profila dans l’ombre. Elle s’immobilisa un instant, forme noire se fondant dans l’obscurité environnante. Elle alla furtivement rejoindre ses compagnons.
Klimpton se demanda s’il ne valait pas mieux entrouvrir la porte pour rassurer Cassie, peut-être la calmer. La chienne ne se maîtrisait plus et devenait trop enragée.
— Chut. Allons, Cassie, reste tranquille. (Le ton était plus dur. La chienne grattait de plus en plus vite le bois de ses pattes.) Eh ! Arrête !
Cassie gémit tandis que d’autres formes se glissaient entre le mur et le plancher, dans la sombre lézarde causée par les oscillations de la terre et du béton. La brèche s’étendait jusqu’aux égouts, au-dessous du niveau de la rue.
Celui qui se trouvait dans les escaliers ne se doutait pas de l’existence de ces rôdeurs aux poils hérissés, créatures rampantes qui sortaient de la lézarde à la queue leu leu, tel un fluide noir et lisse.
— Cassie, tais-toi, fit Klimpton en martelant la porte de la paume de la main, mais les jappements du chien redoublèrent avec une vigueur renouvelée.
Elle se mit alors à grogner et son maître se demanda si elle n’était pas devenue folle.
La voix étouffée de Sian se fit entendre d’en bas.
— Ian, que se passe-t-il ? Tu nous as tous réveillés.
— Papa ? C’est Cassie ? demanda Kevin. Je t’en prie, laisse-la entrer, je t’en supplie, ramène-la.
— Tu sais que c’est impossible. Retourne te coucher.
Klimpton savait que le petit garçon devait être en larmes dans les bras de sa mère ou de sa grand-mère. Putain de chien ! Comme s’ils n’avaient pas suffisamment de soucis.
Il recula tandis que quelque chose de solide cognait contre la porte, grattant le chambranle. Dieu du ciel, la chienne se jetait contre la porte dans un élan de désespoir. Il aurait dû s’occuper de l’animal avant de descendre dans cet abri. Lui trancher la gorge (oh non, il n’aurait pas pu s’y résoudre) ou l’enfermer dans un placard. Mais il n’avait guère eu le temps, ni d’y penser ni d’agir avec bon sens.
De grands coups.
— Arrête ! hurla Klimpton, martelant la porte de ses poings. Sale petite peste.
L’un des hôtes de la nuit s’immobilisa au pied de l’escalier, une lueur jaune dans les yeux, reflet du faisceau de la torche. Deux pattes aux longues griffes reposaient contre la première marche ; le dos arrondi lui donnait une apparence voûtée. Elle étudia l’homme longuement, puis remua le museau, humant l’air. Elle s’éloigna de la marche et, attirée par l’odeur des excréments et de l’urine, s’approcha du seau en plastique.
Le bruit de mouvements, tout près, détourna son attention.
Ses yeux, qui voyaient dans la nuit, distinguèrent le tunnel noir à travers l’obscurité moins dense de la cave. Des odeurs différentes en émanaient. L’animal s’approcha à pas furtifs, fourrant son long museau dans l’orifice. D’autres bruits l’excitaient, car c’étaient des bruits vivants. Instinctivement elle sut que les animaux qui faisaient ces bruits étaient faibles. Ses mâchoires s’ouvrirent, révélant de longues dents acérées, perlées d’humidité.
Le rat pénétra facilement dans le tunnel, malgré son puissant arrière-train et son dos voûté. Suivi de l’un de ses compagnons. Puis d’un autre.
La queue rose, écailleuse du dernier rat, se faufila, tel un serpent, dans la poussière de la cave avant de disparaître dans l’obscurité.
A l’étage, Cassie aboyait frénétiquement ; elle s’éloignait pour prendre son élan avant de se jeter contre la porte dans un bruit fracassant et avec une telle violence que Klimpton était persuadé qu’elle l’enfoncerait. Il était effrayé par son agitation, craignant, si elle parvenait à faire irruption dans la cave, que cela ne dégénérât en folie furieuse. Ses aboiements perçants étaient proches de la démence et Klimpton frémit à l’idée des conséquences d’une morsure de chien enragé.
Il tituba sous la force du coup suivant, agrippant la rampe pour maintenir son équilibre. Comment diable l’apaiser, la calmer ? Comment la faire cesser ? Ce cauchemar ne suffisait-il pas ?
Un cri. En bas.
Sian !
Kevin !
Il se retourna, éclairant l’escalier.
Klimpton faillit s’évanouir. Si cela avait été le cas, il serait tombé au milieu des rats.
Car la cave grouillait de corps adipeux, couverts de fourrure, tapis noir fait de formes mouvantes, qui se tortillaient, sautant les unes sur les autres, jamais au repos, leurs longs museaux pointus humant l’air çà et là, leurs yeux aux reflets jaunes comme ceux des chats, captés par la lumière aveuglante de la torche ; une masse terrifiante de vermine, en proie aux contorsions, si grosse, si énorme ; jamais, non, jamais il n’avait rien vu de semblable, des monstres, hideux...
— Non... on... on... ! s’écria-t-il lorsque les cris de sa famille le firent sortir de sa léthargie.
Son regard se porta sur la rampe et il vit les créatures repartir vers l’abri par le tunnel que formait le matelas. Sa famille hurlait au-dessous.
Klimpton dévala l’escalier, sauta les dernières marches, atterrissant au milieu des rats ; il trébucha et tomba à genoux. Il cingla l’air de sa torche et les créatures détalèrent. Il se releva, les repoussant à coups de pied, hurlant, tirant de toutes ses forces sur la commode pour en faire un rempart, sans prêter attention aux dents qui lui pénétraient dans les muscles du mollet. Il tira le matelas et la porte du placard bascula en même temps.
Il ne distinguait rien à la lueur de la torche sinon un enchevêtrement de formes qui se débattaient, des taches blanches, çà et là, du blanc barbouillé de rouge sombre et le rouge était le sang de sa famille.
Une masse s’abattit sur son dos, mais il ne sentit pas les dents affûtées lui lacérer la chemise et la peau en arrachant des lambeaux de chair. Il ne sentit pas la bouche se resserrer autour de sa cuisse, les longues incisives en quête du liquide chaud qui se déversait. Il ne sentit pas les griffes lui ratisser les mollets, ni les mâchoires coupantes s’incruster dans l’entrejambe.
Il ne sentait que la souffrance de sa femme, de son fils, de sa mère.
Des pattes griffues grimpaient le long de son dos, jusqu’aux épaules, les dents trouvant une prise dans le cou ; soudain elles le poussèrent avec une telle force qu’il traversa la brèche et se retrouva au milieu des siens, dans leur refuge baigné de sang.
En haut de l’escalier, la porte vibra sous les assauts répétés de Cassie ; les coups redoublaient de vigueur, le bois craquait contre le chambranle, l’air était rempli de jappements, de cris, de couinements.
Enfin les hurlements cessèrent et les coups s’atténuèrent. Et quand les bruits dans la cave ne furent plus que des claquements de mâchoires festoyant, les aboiements du chien devinrent une faible plainte. Et quand les assauts cessèrent et que la porte ne trembla plus, on n’entendit plus qu’une plainte étouffée.
Et, en bas, un bruit de rongeurs voraces.